Marguerite d'Arcussia

 

"La Dame de Jouques"

&

François, le curé insoumis d’Esparron-de-Pallières.

AVRIL 2014

L'an 1631…

Alors que cela fait presque une centaine d’années que l’ordonnance de Villers-Cotterêts fait obligation à tous les acteurs publics et privés de rédiger l'ensemble des actes en français, le curé d’Esparron, ne se souciant pas de la règle royale, continue à écrire en latin dans les registres paroissiaux. L’information ne serait-elle pas parvenue dans le Haut-Var ? !

 

Obsèques de Marguerite d’Arcussia,

le 30 juin 1631 à Esparron-de-Pallières.

Décédée à Jouques, Bouches-du-Rhône.

L'acte de décès ne peut être rapporté, le registre de Jouques de l'année 1631 n'étant pas disponible.

  BMS : Esparron-de-Pallières, AD 83.

 

Transcription en latin...

 

" Anno domini sexcentesi-
-mo tricesimo primo et junii
ultima translatum fuit ex Jocis
in hunc locum d'Esparroni
et in ecclesiam nostram
parrochialem corpus
Marguaritae DARCUSSIAE dominae
de Jocis quod depositum
fuit in tumulum capellae
familiae dictae dominae
eodemque die dominus
Franciscus DARCUSSIA nos est
praecatus pro sororis amima ( = anima )
o(mn)ibus feriis sextis futuris
missam de mortuis ut
celebremus secundum
illius testamentum quod
facere coepimus et deo bene
favente in posterum exequemur ."



 

  ...Version française

 

" Le dernier [ jour ] de juin 1631 a été transporté de Jouques à ce lieu d'Esparron, et dans notre église paroissiale, le corps de Marguerite Darcussia, Dame de Jouques qui fut déposé dans le tombeau de la chapelle familiale de la dite dame, et le même jour Messire François Darcussia nous a prié de célébrer pour l'âme de sa sœur, conformément à son testament, une messe des morts chaque vendredi à venir, ce que nous avons commencé à faire, et qu'avec l'aide de Dieu nous accomplirons à l'avenir " .

 

 

 

 

Notes grammaticales :

 

Amima : erreur manifeste pour anima
Est praecatus = precatus est : verbe (déponent) precor, aris, atus sum = prier. L'orthographe (de ce rédacteur) praecor n'est pas correcte. L'unique forme normale est precor (il n'y a pas de préfixe prae-
Precor se construit avec ut et le subjonctif (prier que... ====> prier de...
Ici le subordonnant ut est placé à l'intérieur de la subordonnée (après mortuis). C'est là une construction tout à fait possible en latin, mais qui relève de l'effet de style ( les poètes et certains écrivains ).
Pour construire la phrase il faut remettre ce ut après est praecatus.
o(mn)ibus feriis sextis futuris = tous les sixièmes jours futurs.
Feria : dans la littérature ecclesiastique on trouve parfois le mot feria (avec un ordinal) pour désigner les jours de la semaine. L’église répugnait un peu à dire lunae dies (lundi) / Martis dies (mardi) / etc. car cela renvoie à des divinités païennes.
Dimanche = prima feria / feria prima
lundi = secunda feria / feria secunda
mardi = tertia feria  etc.
feria sexta ==> vendredi
deo bene favente = (littéralement) Dieu étant bien favorable ===> avec l'aide de Dieu

 Merci à Jean-Louis M. de sa magistrale transcription / version utilement complétée par ses notes grammaticales . 

 Du latin au français

 

 

Tandis qu’au 15e siècle le peuple de France ne parle plus le latin, cette langue continue à être largement pratiquée par une certaine élite, elle symbolise la noblesse, elle est celle de l’église, des sciences, de la culture et celle des nations entre elles. L’évolution de la société française de l’époque vers plus d’humanisme et l’alphabétisation des nouvelles couches de la population - essentiellement due à l’avènement de l’imprimerie - qui ne domine pas la langue latine, amène les dirigeants à abandonner peu à peu le latin. Une nouvelle mode est lancée, le français devient la langue du roi, de la cour, de Paris. Cela suffit à fonder son prestige. Les pratiques administratives de tous ordres durent, en conséquense, être mises en adéquation avec ce nouvel usage; le français fut imposé dans la rédaction de tous les actes civils,administratifs et religieux. C’est l’ordonnance de Villers-Cotterêts décidée par François Ier en 1539, qui interdit l'emploi du latin dans les textes quels qu’ils soient, y compris dans les registres paroissiaux. Dès lors tous les actes seront rédigés dans la langue du roi : le français devient la langue officielle du royaume. 

 Ch. M. A.

 

Cette ordonnance fut d’application immédiate et d’une efficacité remarquable.

Les notaires, en particulier, s’y soumettent, semble-t-il, bien volontiers.

Un exemple amusant, le notaire de Cucuron, près d’Aix-en-Provence,

inscrit dans un des registres, en novembre 1539,

soit quelques mois après la publication de la nouvelle disposition,

qu’il sera désormais tenu d’écrire les actes en français pour obéir à l’ordre royal :

 

 

 

 " S’en suivent les actes pris et reçus

par moi Jehan Loys Fulconis, tabellion *

royal du lieu de Cucuron, depuis

la publication des ordonnances royales

faite à Aix mercredi cinquième de ce

 présent mois de novembre l’an mille cinq cent

trente neuf par devant la cour de Monsieur

le lieutenant de sénéchal publiées.

Lesquelles contiennent que le roi notre sire,

à qui Dieu donne bonne vie, veut et entend

que dorénavant tous contrats se feront en français…"

 

* Notaire subalterne 

 Extrait des registres notariés, AD 84

Cependant l’on note ici ou là quelques curés, vicaires et autres récalcitrants; ceux là se référent très probablement au concile de Trente (1545-1563) qui confirme la position millénaire de l’église catholique selon laquelle le latin est la langue du sacré, celle de Dieu que l’on utilise pour dire la messe, pour la prière mais aussi celle utilisée par le Créateur dans la réponse qu’il apporte aux pénitents repentis pour l’absolution de leurs péchés. Dans les faits, bien des années s’écouleront avant que le clergé dans son ensemble se plie invariablement à la règle imposant l'emploi du français dans les registres paroissiaux. Marguerite - dite aussi parfois Françoise - tante paternelle de Louis d’Arcussia, épouse Antoine de Castellane, seigneur de Jouques [Contrat de mariage passé à Aix-en-Provence le 29.11.1596 ]. Le 19 juin 1631, quelques jours avant son décès, Marguerite fait son testament par lequel elle institue pour héritier universel son frère Jean-Baptiste, sieur de Revest.

Elle est ensevelie le 30 juin 1631 dans la

chapelle du Rosaire de l’église paroissiale d’Esparron-de-Pallières 

 

« La Vierge du Rosaire »

Eglise paroissiale d'Esparron-de-Pallières

Photo Ch. M. A. 

Cette toile aurait été commandée par Charles d’Arcussia au peintre François Valisset originaire, semble-t-il, de la ville de Troyes; il serait venu à Aix-en-Provence "suite aux désordre causés par la réforme".  Elle est communément datée de 1628.

 

Toutefois, selon F.Cortez l'oeuvre a été réalisée vers 1610 du vivant de Charles d'Arcussia lequel, toujours selon Cortez, devait avoir placé

" ce beau tableau " dans la chapelle privée de son château; ce serait son fils François, père de Louis, qui en aurait fait don

à l'église paroissiale après le décès de son père.

" [...] en fit don à l'église paroissiale pour la décoration de la chapelle qui dès lors prit le nom du Rosaire".

 

L'installation du tableau dans la chapelle aurait eu lieu après le 7 septembre 1631

- soit trois mois après la mise au tombeau de Marguerite - au terme d’une entente conclue entre, le

Père Paul Jourdain religieux Dominicain du couvent de Saint-Maximin, en présence de François d’Arcussia seigneur d’Esparron,

et la Confrérie du Rosaire, selon laquelle l'oeuvre

 " sera affectée à perpétuité, dans la chapelle qui est dans l’église paroissiale dudit Esparron et au dessous du clocher,

laquelle ils promettent d’orner d’un tableau des mystères du Rosaire

et autres parures et ornements requis pour y faire le service de la Sainte Vierge ".

 

On y observe en bas à droite et à gauche les portraits de Charles d'Arcussia et de son épouse Marguerite de Forbin,

agenouillés aux pieds de la Vierge.

La représentation du couple qui nous fait face est émouvante et inattendue...

 

 

Publié en octobre 2014

 Christine  Martinez-Augias  *

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