Paris, le 25 septembre 1785.

Lettre de Joseph Cellony à son ami aixois Joseph Eyssautier.
 

Manuscrit et transcription partiels proposés par La Librairie Historique Jérôme Cortade.

Complétés et illustrés.

"Lettre aut. signée à M. Emautier - lire Eyssautier - ,

rue porte peinte au coin de la traverse du figuier -Lire des Eyguesiers - à Aix.

A Paris, 27 septembre 1785. 4 pp. bi-feuillet in-4, adresse,

petite déchirure due à l’ouverture de la missive, petit trou de ver en coin sans atteinte."

"Je crois, mon cher ami, ne pas devoir passer cette occasion de vous escrire sans vous doner une idée en abrégé du salon. Les détails contiennent un livret d’impressions : (… ) je ne citerai donc que ce qu’il y a de distingué et présenterai l’état présent de l’Académie. Elle possède en ce moment une vingtaine de peintres d’Histoire dont la quatrième partie mérite un nom. Si Mr d’Angevillers n’avait pas déterminé le Roy à ordonner tous les deux ans des tableaux d’Histoire pour leur être distribué, ces messieurs seraient obligés de délaisser la trompette des héros (…) et faire en peinture des broutilles de genres et de fantaisie. Voilà le sort de ces illustres nécessiteux.

Mr Vien a peint le Retour du cadavre d’Hector dans Troye. Il a le stile de la bonne école et c’est celui qui suit avec le plus de succès le petit goût françois. Mais il est sans dégradation de ton et de lumière, ce qui lui nuit. (Fig. 25).

Fig. 25.
Le retour de Priam avec le corps d'Hector.
1785.
Joseph Marie Vien
(1716 -1809).
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Mr Lagrénée l'aîné a eû pour sujet La mort de Statira femme de Darius c’est le moment où Alexandre suivi d’Eph[a]estion leur rend visite. Ce sujet présente une occasion de faire de grands effets; il a fait tout trop petit, trop détaillé (…) ; l’ensemble est froid et sans grandeur. (Fig. 26 a & b).

Fig. 26 a.
La mort de la femme de Darius.
1785.
Louis Jean François Lagrenée l'Aîné.
(1725 -1805).
Fig. 26 b.
Autoportrait
Louis Jean François Lagrenée
(1725 - 1805).
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Je passe sous silence Mr Brenet (1), Taraval (2), Névée - lire Suvée - (3) ; ils sont très médiocres.

 (1) Nicolas Guy Brenet présenta deux œuvres "Piété et générosité des Dames romaines" & "Saint Louis rendant la justice dans le bois de Vincennes" (Fig. 27 a & b).

 (2)  Jean Hugues Taraval "Hercule enfant étouffant deux serpents dans son berceau" (Fig. 28 a & b). Taraval décède en octobre 1785 un mois seulement après la fin de l'exposition.

 (3) Jean Benoit Suvée présenta entre autres œuvres "Enée au milIeu des ruines de Troie" (Fig. 29 a & b).

Fig. 27 a.
Saint Louis rendant la justice dans le bois de Vincennes.
1785.
Nicolas Guy Brenet.
(1728 -1792).
Fig. 27 b.
Critique du tableau précédent
Fig. 28 a.
Hercule enfant étouffant deux serpents dans son berceau.
1785.
Jean Hugues Taraval
(1729 - 1785)
Fig. 28 b.
Critique du tableau précédent.
Fig. 29 a.
Enée dans l'embrasement de Troie.
1785.
Joseph Benoit Suvée.
(1743 -1807).
Fig. 29 b.
Critique du tableau précédent.
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Mr David a peint à Rome Le Serment des trois Horaces pour venger la patrie. Ce tableau (pour le Roy comme pour les autres) était annoncé comme un chef d’œuvre. Le stile en est grand, la couleur belle et les détails très bien rendûs. On vient au salon pour admirer ce tableau presqu’ avec exclusion. A mon avis, il n’y a du fanatisme dans ce fait. Il est jusqu’au point que les vrays connaisseurs et les articles judicieux et non jaloux, n’osent en citer les défauts ; ils craindraient de révolter. Un académicien a mis à la porte deux de ses élèves qui s’étaient avisés de dire la vérité et de citer des deffauts. Ce seigneur a craint qu’on ne lui attribue l’opinion de ses dits élèves. Je crois cette conduite aussi sincère que l’arbre tort.

Le tableau présenté par David fit couler beaucoup d'encre ; les critiques furent mitigées. Ce sont ces Messieurs de l'Académie qui eurent bien sûr le dernier mot ... et David ne décrocha pas de prix ni cette année là, ni les autres années. Il devint un farouche opposant à la Royale institution, et fut l'un de ceux qui, après la Révolution, demandèrent son abolition, ce qui fut fait par la Convention Nationale en 1793... (Fig. 30 a, b, c, d & f).

Fig. 30 a.
Le Serment des Horaces.
1785.
Jacques Louis David.
(1748 - 1825).
Fig. 30 b.
Critique du Serment des Horaces de David.
BNF.
FIG. 30 c.
Critique du Serment des Horaces de David.
BNF.
Fig. 30 d.
Journal Diaro di Roma 1785.
BNF.
Fig. 30 e.
Vers apposés sur le Serment des Horaces de David.
BNF.
Fig. 30 f.
Jacques Louis David autoportrait.
1794.
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Mr Peyron notre compatriote a mis beaucoup d’effet dans son tableau. C’est Alceste mourante et faisant ses adieux à son époux. Il a réunis la lumière sur Alceste et en a privé tout le reste du tableau avec outrance. On objecte avec raison que lorsque une grande lumière frappe dans un lieu, il ne reigne pas dans les objets voisins une obscurité outrée et ténébreuses (…). (Fig. 31 a & b).

Fig. 31 a.
La mort d'Alceste.
Jean-François Pierre Peyron.
Dessin préparatoire conservé au musée des Beaux-Arts de Rennes
Fig. 31 b.
La mort d'Alceste.
1785.
Jean François Pierre Peyron né à Aix-en-Provence.
(1744 - 1814)
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Mr Renaud * a doné Pyrus tuant Priam enlevé de sa famille réfugiée auprès des dieux pénates. Cet artiste s’est déjà annoncé avec une transcendance décidée dans les autres salons précédents. C’est à mon gré le vray peintre d’Histoire de l’Académie, celui qui annonce les plus grands moyens (…). C’est un habile homme en tout, génie, dessin, couleurs ; tout cela s’y trouve et c’est beaucoup (…).

* Jean-Baptiste Augustin, baron Regnault. (Fig. 32 a & b).

Fig. 32 a.
La mort de Priam.
1785.
Jean-Baptiste Regnault.
(1754 -1829).
Fig. 32 b.
Description du tableau précédent .
BNF.
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Mr Vincent * (…) qui a du talent, a voulu changer de manière et prendre un ton simple et sévère. Je crois qu’il a perdu à ce changement. Mais c’est le ton actuel de l’Académie, et il y a une Révolution en peinture comme il y en a eu une dans la musique. 

* François André Vincent "Arria et Poetus se donnant la Mort"  (Fig 33 a & b).

Fig. 33 a.
Arria & Poetus se donnant la Mort.
1785.
François André Vincent
(1746 -1816).
Fig. 33 b.
Critique du tableau précédent.
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 Mr Callet * (…) est d’une grande manière et c’est un de ceux qui se sont distingués (…)."

* Antoine-François Callet "Achille trainant le corps d'Hector devant les murs de Troie" (Fig. 34 a & b).

Fig. 34 a.
Achille trainant le corps d'Hector devant les murs de Troie.
1785.
Antoine-François Callet.
(1741 -1823).
Fig. 34 b.
critique du tableau précédent.
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Suivent les critiques des peintres Ménageot *, "qui vit d’une composition noble, et d’un bel effet"

* François Guillaume Ménageot "Cléopâtre au tombeau de Marc-Antoine" (Fig. 35 a, b & c).

Fig. 35 a.
Cléopâtre au tombeau de Marc-Antoine.
1785.
François Guillaume Ménageot.
(1744 -1816).
Fig. 35 b.
Critique du tableau précédent.
Fig. 35 c.
François-Guillaume Ménageot autoportrait.
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"M. V* Amédée *, peintre du Roy de Prusse", très critiqué ; il vaut mieux ne pas concourir que de le faire à son détriment (…). Son parent vit-il toujours et son fanatisme continue-t-il ? Oh oui !"

* Charles Amédée Philippe Van Loo "Le Vœu de Jephté" (Fig. 36 a & b).

Lorsque Cellony parle du "parent", fait-il allusion à Jules-César-Denis Van Loo (1743/1821) - cousin germain de Charles Amédée Van Loo - également artiste peintre, qui "s'obstina" à représenter des paysages enneigés ?

Fig. 36 a.
Le Voeu de Jephté.
1785.
Van Loo Charles Amédée Philippe.
(1719 -1795).
Fig. 36 b.
Critique du tableau précédent.
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Et de poursuivre : "Madame Lebrun (1) et Madame Gérard - lire Guiard - (2) sont des femmes habiles en portrait et tiennent le haut bout dans cette partie (…)."

 1. Lors de cette exposition, Élisabeth Vigée Le Brun présenta cinq toiles - sa "Bacchante assise, de grandeur naturelle et vue jusqu'aux genoux", "Monseigneur le Dauphin & Madame, fille du Roi" - dont trois portraits ceux de M. de Calonne, et de Madame la comtesse de Ségur ainsi que celui de la baronne de Crussol. (Fig. 37 a, b, c, d, e, f & g).

Fig. 37 a.
Élisabeth Vigée Le Brun autoportrait dit 'aux rubans cerise" 1781.
Fig. 37 b.
Critique des tableaux présentés.
Fig. 37 c.
Bacchante assise.
1785.
Élisabeth Vigée Le Brun.
(1755 -1842).
Fig. 37 d.
Marie-Thérèse Charlotte de France et son frère le dauphin.
Élisabeth Louise Vigée Le Brun. 1784.
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Fig. 37 e.
Charles-Alexandre de Calonne.
Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun. 1784.
Fig. 37 f.
Antoinette-Elisabeth-Marie d'Aguesseau, comtesse de Ségur.
Louise-Elisabeth Vigée Le Brun. 1785.
Fig. 37 g.
Baronne de Crussol.
Elisabeth Louise Vigée- Lebrun. 1785.
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  2. Adélaïde Labille-Guiard présenta deux tableaux :

     - "Une femme occupée à peindre et deux élèves la regardant", dans cette œuvre elle se met en scène avec deux de ses élèves.

     - Et le portrait de Charles Amédée Van Loo, un des peintres fustigés par Cellony. Au sujet de la production de cet artiste, souvenons-nous de sa remarque peu élogieuse : "il vaut mieux ne pas concourir que de le faire à son détriment"... (Fig. 38 a, b & c).

Fig. 38 a.
"Une femme occupée à peindre et deux élèves la regardant."
1785.
Adélaïde Labille-Guiard, appelée aussi "Adélaïde Labille des Vertus".
(1749 -1803).
Fig. 38 b.
Charles-Amédée-Philippe Van Loo.
Adélaïde Labille-Guiard. 1785.
Fig. 38 c.
Critique des tableaux précédents.
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Grands-Prix  de Peinture de l'année 1785

En cette année 1785 deux premiers prix ont été décernés portant sur le même sujet "Horace tue sa sœur Camille" :

  * l'un au titre de 1785 fut remporté par Victor Maximilien Potain, (Fig. I),

  * l'autre, par l'utilisation de la réserve de 1783, fut remis à Jean-Baptiste Frédéric Desmarais. (Fig. II).

Fig. I
Horace tue sa soeur Camille. 1785.
Victor Maximilien Potain [1760-1841]
École nationale supérieure des beaux-arts, Paris
Fig. II
Horace tue sa soeur Camille. 1785
Jean-Baptiste Frédéric Desmarais [1758-1813]
École nationale supérieure des beaux-arts, Paris
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 Le Louvre, Salon de 1787.

Le Salon de 1785 pourrait bien être le dernier auquel Cellony assista. L'année qui suivit, c'est à Paris, où il avait choisi de vivre depuis plus de 20 ans, que la mort l'emporta à la fin du mois de décembre. Âgé de 56 ans, célibataire et sans descendance, quelques mois plus tôt il avait manifesté ses dernières volontés dans un testament daté du 1er septembre 1786. La lecture de ce manuscrit laisse entrevoir son état d'esprit à l'égard de sa famille, de son ami de toujours et de tout ce qui le liait intimement à sa Provence natale. On y perçoit un homme fidèle et délicat, habité par de nobles valeurs qu'il exprime avec finesse. En ce sens ce testament est aussi l'expression de son héritage moral.

Publié en février 2017

 Christine  Martinez-Augias  *

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