"La Vierge du Rosaire"

Les Mystères du Rosaire & François Valisset

La Chapelle du Rosaire : église de l’Assomption, Esparron-de Pallières.

Elle abrite le tombeau des d’Arcussia, elle est aussi dépositaire d’un trésor pictural, classé aux Monuments Historiques, que l'on peut contempler encore aujourd’hui malgré les siècles écoulés depuis sa réalisation : "La Vierge du Rosaire". Placé au dessus de l’autel de la chapelle, le retable reprend tous les éléments spécifiques aux Rosaires, dont le style est encadré par des règles bien établies. La Vierge logée au centre de l’œuvre est entourée de médaillons peints qui représentent en quinze scènes simples et compréhensibles par tous, les Mystères de sa vie et de celle de son fils Jésus-Christ qu'elle tient dans ses bras. Ce tableau aurait été commandé par Charles d’Arcussia, vicomte d’Esparron et célèbre fauconnier; bien que non signé, il est habituellement attribué à François Valisset qui l’aurait réalisé entre 1610 et 1628, suivant les auteurs auxquels on se réfère. Ces informations ont déjà été relatées à propos du lieu de sépulture de Marguerite d’Arcussia, "Dame de Jouques". Les choses auraient pu en rester là, mais c’était sans compter sur l’intervention d’un lecteur attentif...

Photo Francis H. publiée avec son aimable autorisation. 

- Mars 2016 -

Un correspondant, Francis H. me fait parvenir une observation pertinente qui vient utilement enrichir la discussion :

«  [...] On donne cette toile réalisée du vivant de Charles d'Arcussia. Si l'on observe le blason à gauche du portrait de Marguerite de Forbin, femme de Charles, on peut constater qu'il est entouré d'une cordelière de veuve. Mariée une seule fois elle ne peut être veuve que de Charles. [...]. Le tableau a été réalisé après le décès de Charles d’Arcussia sans doute en sa mémoire. »

 

L’écu de Marguerite de Forbin est effectivement représenté accompagné d'une cordelière de veuve, ce détail pictural qui avait échappé à mon attention suscitera bien des interrogations...

 

 

Armes de Marguerite de Forbin entourées d'une " Cordelière de Veuve "

  "Cordelière : les veuves, et aussi quelquefois les filles, portent autour de leur écu un cordon de soie noire

et blanche entrelacée, noué en lacs d'amour et terminé par une houppe à chaque extrémité"

 l'Alphabet et figures de tous les termes du blason. L.-A. Duhoux d'Argicourt - Paris, 1899.

 

Les historiens font remonter cet usage à Louise de la Tour. En 1470, veuve de Claude de Montagu, chevalier de Couches, elle avait porté autour de l’écusson de ses Armes une cordelière à nœuds déliés et rompus accompagné de ce message :

"JAY LE CORPS DELIE"

 

Blason Louise de la Tour 1470

BNF.

 

 

L’exemple historique le plus connu est celui d’Anne de Bretagne rapporté par Trévoux dans son dictionnaire universel. Donnant la définition de "cordelière", il nous dit :

   "Cordelière en terme de Blason, le filet plein de nœuds que les veuves, ou les filles, mettent en guise de cordon, pour entourer l’Ecu de leurs armes. Funiculi variis nodis impliciti. La plupart tiennent que l’origine en vient d’Anne de Bretagne, veuve du Roi Charles VIII. qui institua un Ordre de la Cordelière en faveur des veuves de mérite & de vertu. Cette cordelière était en forme d’écharpe, ou de collier entrelacé : & cela à l’imitation de son père François Duc de Bretagne, qui en mit un pareil alentour de l'Ecu de ses Armes, à cause de la dévotion qu’il avait à Saint François d’Assisse.

Ce mot a été accompagné d’une devise écrite autour de l’Ecu des veuves, J’ai le corps délié : ce qui était un rebus ou équivoque sur le mot cordelière." Dictionnaire universel François et Latin ; Trévoux - tome II -

 

Anne de Bretagne

Née le 25 janvier 1477, elle décède le 9 janvier 1514 après avoir été deux fois Reine de France. Elle fut l'épouse de Charles VIII - mariage le 6 décembre 1491 - puis celle de Louis XII - mariage le 8 janvier 1499 -

 

Elle portait  "Parti d'Azur à trois fleurs de lys d'Or et d'Hermine".

Son écusson est entouré d'une cordelière de veuve en hommage à son premier époux Charles VIII

et cela même après son second mariage avec Louis XII.

 

 

Autre exemple historique contemporain du couple Charles d’Arcussia X Marguerite de Forbin, celui de Marie de Médicis.

Fille de François I de Médicis et de Jeanne d’Autriche, devenue veuve d’Henri IV en 1610, elle va arborer la cordelière de veuve autour de son écu.

 « Les armes de la reine sont entourées de la cordelière qui était l'un des insignes des veuves. Des billettes, c'est-à-dire des pilules sont également représentées dans ses armes, pour rappeler que les Médicis étaient apothicaires avant de devenir banquiers. »

 

Armes de Marie de Médicis,

Reine de France, avec la cordelière de veuve.

 

Il n'y a guère de doute, Marguerite de Forbin était veuve le jour où l’artiste l'a représentée, agenouillée au pied du Rosier, les mains jointes ses armes déposées à ses côtés, faisant face au portrait de son défunt époux.

Cette constatation fait chanceler les hypothèses précédemment énoncées ...

L’œuvre n’a donc pas été peinte du vivant de Charles d’Arcussia, il n'en est sans doute pas le commanditaire.

La date du décès de Charles d'Arcussia fait l’unanimité. Nous savons aujourd’hui, après bien des hésitations, qu’il est mort en janvier 1628. Le tableau a donc été réalisé après janvier 1628. Reste à en préciser la date, à tenter d’en connaitre le commanditaire et à s’assurer que l’auteur du Rosaire est bien François Valisset comme présupposé. Sur ce dernier point, pour l’instant, il y a peu de controverses. La piste de François Valisset pourrait, peut-être, lever les petits mystères qui entourent la Vierge du Rosaire et ses quinze grands Mystères métaphysiques.

La bibliographie et les documents d’archives pourront-ils nous éclairer ? Y trouverons-nous un début de réponse permettant de progresser sur cette piste ?

 

François Valisset

"Maître peintre de la ville d'Aix"

Les recherches dans les archives ont abouti, l’hypothèse de départ est validée : c’est officiel le Rosaire d’Esparron-de-Pallières est sans doute possible de la main de François Valisset.

Arrivé de Troyes vers 1595, Valisset s’installe à Aix-en-Provence où il fera souche. Il y retrouve un ami troyen, peintre lui aussi, avec lequel il entretiendra des relations amicales étroites durant de nombreuses années : Jacques Macadré.

[Ce dernier, nous donne à contempler une magnifique version de la résurrection du Christ : "L'Incrédulité de Saint-Thomas "  datée au bas, au centre de "1614". Aix, Saint-Jean de Malte ]

Entre 1595 et 1643 Valisset réalise une quarantaine d’œuvres dont on retrouve les commandes. Hélas, seules deux d’entre elles sont parvenues jusqu’à nous : la Tour de L’Horloge à Aix-en-Provence & Notre-Dame du Rosaire à Esparron-de-Pallières.

 

 

 

Les deux œuvres conservées.

La Tour de l’Horloge,

Aix-en-Provence.

Surplombant la porte d'entrée du bourg médiéval,

elle est située à quelques pas de l'Hôtel de Ville et de la Cathédrale Saint-Sauveur.

Juin 1603 

Les consuls de la cité aixoise ont installé une horloge sur le cadran de la façade nord de la Tour qui surmonte la porte d’entrée du bourg Saint-Sauveur et enjambe la rue. Ils font appel " a francoys vallicet m[aît]re peintre daix pour la peinture de la monstre neufve du cousté du bourg marché faict avec les sieurs consuls [...] ". La commande précise que l’artiste recevra 90 livres en rémunération de ce travail et qu'il sera tenu de représenter les quatre évangélistes. En distinguer aujourd’hui les contours, qui ont subi les vicissitudes du temps, est un peu hasardeux. Cependant, avec de l’imagination, on devine l’esquisse des silhouettes des quatre Saints : Marc, Mathieu, Luc et Jean...

 "La Vierge du Rosaire",

Esparron-de-Pallières,

appelée également

"Notre-Dame du Rosaire"

Février 1628

La toile n’est pas signée par l’artiste. Toutefois, une commande a été enregistrée en février 1628, un mois à peine après le décès de Charles d’Arcussia. C’est sa veuve, Marguerite de Forbin qui en fait la demande à Valisset. Elle souhaite que l’artiste réalise ce tableau, sans doute en hommage à son défunt mari, avec l'intention de le placer au dessus de l’autel de la chapelle dudit défunt seigneur d’Esparron dans l’église dudit lieu ...

Les instructions données par la Dame d’Esparron à François Valisset sont très précises. Le retable devra représenter Notre-Dame du Rosaire entourée des Quinze Mystères [ Les 5 Mystères Joyeux : l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Présentation de Jésus au Temple, le Recouvrement. Les 5 Mystères douloureux : Gethsémani - prière au jardin oliviers -, la Flagellation, le Couronnement d’épines, le Portement de la Croix, la Crucifixion. Les 5 Mystères Glorieux : la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption de Marie, le Couronnement de Marie.]. Devront aussi apparaitre : Saint-Dominique, Saint-François et Saint-Charles [reconnaissables à leurs habits : Dominique en robe blanche et scapulaire brun ; François en habit sombre à capuchon ; Charles en habit rouge ] et au bas du tableau, Marguerite de Forbin souhaite être représentée en compagnie de feu son époux accompagnés de leurs Armes respectives. L’artiste se sera sans doute inspiré du portrait de Charles d’Arcussia publié dans son ouvrage « La Fauconnerie » - édition 1627 - les deux représentations sont assez proches tant en ce qui concerne l’âge du sujet que sa posture.

Marguerite de Forbin précise également les dimensions de l'œuvre : hauteur 7 pans soit environ 1.80 m, largeur 5.5 pans soit environ 1.45 m. [On observe une légère différence de dimensions relevées par les Monuments Historiques - notice du 7.10.2013 - hauteur 1.90 / largeur 1.60 ].

A propos du cadre il devra être en bois peint et doré. Quant au coût et au règlement, la commanditaire s’engage à verser 63 livres : un acompte de 30 livres à la signature, le solde à la livraison ; Valisset, lui, s'engage à placer le retable pour les Fêtes de Pâques de l'année1628, soit vers le 23 avril 1628.

 

Transcription partielle de la Promesse de François Valisset à Marguerite de Forbin, 28 février 1628 :

« L’an 1628 et le vingt huitième f[é]v[ri]er établi François Valisset maître peintre de cette ville d’Aix lequel a promis et promet à dame Marg[ueri]te de Fourbin veuve de feu messire Charles d’Arcutia sieur d’Esparron présente et stipulante de lui faire bien et dûment parfaire & entière[rement] parachevé & mettre l’autel de la chapelle dudit défunt seigneur d’Esparron dans l’église dudit lieu auquel sera dépeint à huile _ notre dame du Rosaire avec les 15 mystères à l’entour d’icelui et encore par dessous y sera dépeint Saint Dominique Saint François & Saint Charles et à un coté les portraits dudit défunt & à l’autre celui de ladite dame chacun avec leurs armoiries à coté le tout bien & dûment proportionné de la largeur d’environ 5 pans et demi & de la hauteur d’environ sept pans et outre ce ledit Valisset fournira le cadre de bois peint & doré [...] moyennant le prix de soixante trois livres en déduction desquelles ledit Vallisset a reçu de ladite dame la somme de trente livres [...] dont l’en [ac]quitte et les trente trois livres restantes ladite dame promet payer audit Vallisset lorsque ladite boiserie sera parachevée et mise en service ce que ledit Valisset promet avoir fait par toutes les fêtes de Pâques prochaines [...] »

Bien loin de la Provence, à la même époque, en Normandie dans la ville de Neauphe-sur- Dive - église paroissiale de St Martin -  on trouve un tableau représentant lui aussi un Rosaire. Celui-ci est exécuté en 1627 il s'agit de « La Donation du Rosaire ».

Dans les deux œuvres, dont la ressemblance est saisissante, on observe un couple de Seigneurs en prière de part et d'autre du Rosier mystique ponctué des médaillons des Quinze Mystères, la Vierge à l’enfant Jésus représentés en son centre. Les deux personnages aux mains jointes sont agenouillés auprès de leurs Armes, celles de l’épouse sont entourées, comme dans le tableau d’Esparron, d’une cordelière de veuve.

[ Cf. Fiche d’œuvre n° 2 ; musée de Normandie – Caen. ]

Pour résumer la recherche qui nous a occupés, le tableau "La Vierge du Rosaire" situé dans la chapelle du Rosaire de l’église paroissiale d’Esparron-de-Pallières a été réalisé par François Valisset entre le 28 février 1628 et le 23 avril de la même année. Marguerite de Forbin, fraîchement veuve de Charles d’Arcussia, en est la commanditaire.

Les talents de Valisset semblent avoir séduit la famille d’Arcussia. L’année qui suit la création du Rosaire, en 1629, François d’Arcussia, héritier du titre de son père Charles, passe commande à Valisset d'un tableau qu’il destine à la chapelle privée du château seigneurial d’Esparron. Ce tableau fait hélas partie de la trop longue liste des œuvres disparues, seule la commande qui en a été faite nous est parvenue...

 Une des œuvres disparues

Saint-Nicolas & ses Trois enfants

Chapelle seigneuriale, Esparron-de-Pallières

Février 1629

 

Le 1 février 1629 François d’Arcussia et François Valisset passent un contrat ayant pour objet la création d’un retable destiné au décor de la Chapelle seigneuriale du Château d'Esparron-de-Pallières.

Le commenditaire, François d’Arcussia, y exprime sa volonté : il souhaite que le tableau soit dédié à Saint-Nicolas. Le saint homme devra y être représenté avec ses trois enfants, les personnages mis en scène dans un décor naturel. La livraison est prévue pour les fêtes de Pâques, soit vers le 15 avril 1629.

 

Transcription partielle de la Promesse de François Valisset Maître peintre à François d’Arcussia Seigneur d'Esparron :

"Promesse pour François d’Arcussia sieur d’Esparron et de La Mole et Maître Vallisset.

l’an 1629 et le premier février avant midi constitue François Vallisset maître peintre de cette ville d’Aix lequel de son gré a promis et promet Monsieur Fr[anç]ois d’Arcussia sieur d’Esparron de Pallières & de La Môle p[rése]nt, stipulant de lui faire & parfaire bien et dûment un tableau & retable où sera peint Saint Nicolas avec ses trois enfants avec ses paysages & ombrages à l’huile pour mettre & reposer à la chapelle qu’il a à son ch[âte]au dudit Esparron [...] "

 

En 1629 François est le père de neuf enfants dont une fille Claire, âgée d’un an à peine, issue de son second mariage avec Marguerite de Gasquy qui donnera naissance à Élisée en septembre 1629 (voyez chapitre : Élisée d’Arcussia, branche d'Hyères).

François d’Arcussia a-t-il souhaité mettre ses enfants présents et à venir sous la protection de Saint-Nicolas, honoré comme le patron des enfants ?

 

La légende de Saint-Nicolas & des Trois enfants.

 

Trois jeunes enfants trouvèrent sur leur chemin un boucher d’une très grande cruauté. Les malheureux furent assassinés par le monstrueux marchand de viande, leurs corps juvéniles déposés dans un baquet rempli de sel à des fins que l’on devine ... Sept ans

s'écoulent avant que Saint-Nicolas qui passait par là les ramène miraculeusement à vie en posant trois de ses doigts sur le funeste saloir...

Le premier dit : "J'ai bien dormi ! "

Le second dit :  "Et moi aussi ! "

A ajouté le plus petit : " Je croyais être en paradis !"

François Valisset

 sera l'auteur d'une dynastie d'artistes aixois qui se distingueront dans divers domaines : 

la peinture, la dorure, l'orfèvrerie, la sculpture...

Publié en  avril 2016

 Christine  Martinez-Augias  *

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